Publications Ma médiathèque Le voyage de Michel-Ange à Constantinople (1506)
Vendredi, 01 Juin 2012 13:35

Le voyage de Michel-Ange à Constantinople (1506)

Rédigé par  JL
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C'est en parcourant la biographie consacrée par l'historien Giorgio Vasari à Michel-Ange que l'écrivain contemporain Mathias Enard a découvert que ce dernier s'était rendu à Constantinople en 1506 suite à l'invitation du Sultan Bajazet II afin de construire un pont sur la Corne d'Or. Des relations difficiles avec le pape Jules II l'empêchaient alors de terminer le tombeau qu'il avait commandé. De cette histoire dont nous savons relativement peu de choses, Mathias Enard tire un roman historique fabuleux dans lequel il mêle la veine épique et la finesse des analyses psychologiques en imaginant intrigues et histoires d'amour multiples en écho au très beau titre de ce livre paru en 2010 : Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (titre inspiré d'une citation de Rudyard Kipling). En cherchant à écrire dans les blancs de l'Histoire, Mathias Enard s'ancre dans la tradition française du roman historique associée aux noms d'Alexandre Dumas et de Marguerite Yourcenar. Il initie ainsi un dialogue avec la critique historique qui ne peut être qu'interpellée par ses intuitions intéressantes sur la postérité de ce voyage dans l'oeuvre de Michel-Ange: "En peinture comme en architecture, l'oeuvre de Michelangelo Buonarroti devra beaucoup à Istanbul. Son regard est transformé par la ville et l'altérité ; des scènes, des couleurs, des formes imprégneront son travail pour le reste de sa vie. La coupole de Saint-Pierre s'inspire de Sainte-Sophie et de la mosquée de Bayazid ; la bibliothèque des Médicis de celle du sultan, qu'il fréquente avec Manuel ; les statues de la chapelle des Médicis et même le Moïse pour Jules II portent l'empreinte des attitudes et de personnages qu'il a rencontré ici, à Constantinople."

Mais ce livre est aussi une prise de position politique. Le pont que devait construire Michel-Ange entre les deux rives de la Méditerranée et dont les fondations furent emportées par le tremblement de terre de 1509 trouve son prolongement dans ce livre. Mathias Enard, qui est professeur d'arabe à l'université autonome de Barcelone, est favorable à l'intégration de la Turquie dans l'Union Européenne dont on sait quels sont aujourd'hui les obstacles (La Turquie ne reconnait toujours pas le génocide arménien). Plus généralement, il refuse que l'Europe se construise sur une identité fermée peu conforme à son histoire. Son livre, qui a reçu le prix Goncourt des Lycéens, s'inscrit en réalité dans la polémique déclenchée par le livre partisan et intellectuellement peu sérieux de l'historien Sylvain Gouguenheim intitulé Aristote au Mont Saint-Michel paru en 2008 dont les présupposés semblaient peu conforme à l'idéal d'une éducation républicaine soucieuse de diversité culturelle. Il démontre que dans certains cas exceptionnels un bon roman peut être un excellent remède à un mauvais livre d'Histoire. Il alimente ainsi les réflexions de ceux qui s'intéressent aux questions relatives à l'histotainment dans nos sociétés contemporaines.


Pour compléter cet article, vous pouvez consulter l'excellente interview Interlignes proposée par curiosphere.

Dernière modification Mardi, 20 Novembre 2012 17:24

JL

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