Publications Histoire contemporaine de la France La guerre d'Algérie au cinéma: de la "Bataille d'Alger" à "L'Ennemi intime".
Lundi, 17 Septembre 2012 08:22

La guerre d'Algérie au cinéma: de la "Bataille d'Alger" à "L'Ennemi intime".

Rédigé par  JL
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Les films sur la guerre d'Algérie sont les témoins de mémoires associées à des époques postérieures à la guerre. L'analyse de leur réception en France et en Algérie permet d'identifier des tabous et de mettre en évidence l'état des mémoires nationales à un instant donné. La Bataille d'Alger, film italo-algérien sorti en 1966 dans le cadre du Festival de Venise (Lion d'Or), est ainsi tout aussi célèbre pour son contenu que pour ses relations complexes avec la censure. Le film décrit avec un grand réalisme les méthodes mises en oeuvre par les parachutistes français dans le cadre de la bataille d'Alger de 1957 dont le recours à la torture. Les historiens considèrent que l'absence de diffusion de ce film en France de 1962 à 2004 (une diffusion a été alors programmée sur Arte) équivaut à une sorte de censure conforme à la politique d'oubli et d'amnisitie concernant les crimes contre l'humanité commis par l'armée voire la police française. Inversement, le film a été particulièrement bien reçu en Algérie entre autres parce qu'il présente le recours au terrorisme comme un mal nécessaire dans le cadre de la lutte pour l'indépendance légitimant ainsi la vision héroïque du combat du FLN diffusée par les manuels scolaires algériens depuis les années 1970. Cependant, l'histoire de la transposition de la guerre d'Algérie au cinéma ne s'arrête pas avec ce film. L'Ennemi intime réalisé en 2007 par Florent Emilio Siri sur un scénario de Patrick Rotman traduit l'évolution des mentalités relatives à la compréhension de cette guerre en France. En effet, ce film diffusée en mars 2012 sur France 4 ne cache rien des atrocités de la guerre révélées par le film précédent. Il montre aussi bien le recours à la torture et les bombardements au napalm que les massacres de villages dissidents réalisés par le FLN (allusion au massacre Melouza sur lequel la lumière a été faite par Benjamin Stora dans son documentaire Les années algériennes (1991)). Il traduit néanmoins un important changement de perception du conflit. Le camp français et le camp algérien ne sont plus présentés comme aussi homogènes que dans la "Bataille d'Alger". Le film laisse une place aux Harkis, ces soldats algériens dans l'armée française, et met en évidence la diffusion de l'anticolonialisme au sein même de l'armée française incarné dans le film par le lieutenant Terrien. C'est une vision plus complexe de la guerre qui s'en dégage où l'ennemi intime est la part sombre qui se cache à l'intérieur de chaque belligérant. Il est à noter que le scénario du film est très largement inspiré des interviews réalisées par Patrick Rotman dans le cadre de son reportage du même nom diffusé sur France 3 en mars 2002 (malheureusement indisponible sur le net). Cependant, la rigueur intellectuelle n'est pas un gage de réussite commerciale pour un film. Il n'a en effet réalisé qu'un très faible score au Box Office en France (fréquent pour un film sur la guerre d'Algérie en France) et n'a pas été à l'origine de la même exposition médiatique que le film algérien Hors la loi (2010) de Rachid Bouchared. Ce dernier présente, comme l'a souligné l'historien Benjamin Stora dans le Journal l'Expression, certaines défaillances sur le plan de la rigueur intellectuelle malgré son indéniable mérite: rappeler les liens entre l'immigration ouvrière algérienne en France et la guerre d'Algérie. On notera par exemple le traitement trop rapide de la question berbériste (même si c'est la première fois qu'une production algérienne mentionne les crimes commis contre le MNA) ou la présentation des massacres de Setif et Guelma du 8 mai 1945 sous la forme du scoop passant ainsi sous silence le travail de l'écrivain Katheb Yacine pour les faire connaître à un public francophone depuis les années 1950 (Nedjma, 1956). A côté des débats enflammés qui ont accompagné ce film, le silence relatif qui a accompagné la sortie de L'Ennemi intime laisse perplexe. Ils ont cependant comme point commun d'avoir été des échecs commerciaux. Les véritables révolutions mémorielles se produisent-elles à pas de colombe?

Dernière modification Mardi, 20 Novembre 2012 18:32

JL

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