Langues & Civilisations La Civilisation italienne Littérature et construction nationale au XIXème siècle.
Mardi, 17 Août 2010 09:06

Littérature et construction nationale au XIXème siècle.

Rédigé par  Agnès P.
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  • Il est très complexe de parler d’identité nationale au XIXème siècle dans un pays aussi morcelé que l’Italie. En effet, depuis la chute de l’Empire romain au Vème siècle, des puissances étrangères se disputent et occupent alternativement le territoire de la Péninsule en le divisant en de multiples duchés, principautés et royaumes. Au XIXème siècle, l’Italie subit consécutivement les occupations française jusqu’en 1815, puis autrichienne et espagnole jusqu’en 1870. Dans cette Italie occupée, naissent de nombreuses sociétés secrètes qui défendent les idéaux de liberté, d’égalité et de droit des peuples à disposer d’eux mêmes, propagés par les révolutionnaires français. Jusqu’à la formation définitive de l’unité italienne en 1870, la Péninsule vit plusieurs révoltes et révolutions nationales qui forment le grand mouvement d’émancipation du Risorgimento (« Résurrection »). Le souvenir de la République romaine rappelle la puissance de l’unité italienne, tout comme la formation des communes, qui est l’un des moments clés de la montée de la bourgeoisie, rappelle la naissance des principes de liberté et d’égalité si présents chez les protagonistes du Risorgimento. Toutes ces idées sont diffusées notamment par des écrivains qui ont contribué par leurs œuvres à la propagation du sentiment national italien. Ainsi, c’est la littérature qui a su donner à l’Italie son « caractère national » dont parle pour la première fois le poète romantique Giacomo Leopardi (1798-1837). En effet, il existe un grand contraste entre une Italie morcelée politiquement  et une unité littéraire qui s’est formée autour de la langue et de la tradition poétique par delà les divisions régionales. Ce paradoxe montre que l’Italie fut une création littéraire et culturelle avant d’être un programme politique.
  • C’est le romantisme introduit en Italie par Madame de Staël au lendemain de l’effondrement de l’Empire napoléonien, qui fait renaître le sentiment national dans le champ littéraire. En Italie, contrairement à la France, la grande majorité des romantiques est libérale et patriote, et milite dans les rangs de l’opposition aux pouvoirs restaurés. Le romantisme italien est inséparable de ces mouvements nationaux qui bouillonnent dans la Péninsule au XIXème siècle ; c’est pourquoi, il est bien plus qu’un simple renouvellement de la sensibilité littéraire qui passe par le rejet de la norme classique. Beaucoup de jeunes écrivains romantiques s’enthousiasment pour la défense et la libération du peuple italien en voulant promouvoir une littérature nationale, notamment à travers la mode du roman historique. C’est incontestablement Alessandro Manzoni (1785-1873) qui œuvre le plus pour une prise de conscience identitaire du peuple italien et devient ainsi le coryphée du romantisme. Les Promessi sposi (Les Fiancés) peint une vaste fresque de la société italienne du XVIIème siècle à travers le destin tragique de deux humbles paysans subissant le joug de l’occupant espagnol, dénonciation cachée de l’oppression subit par les Italiens de la Restauration, ce qui contribue à l’immense succès du roman même au sein des couches populaires. Qui plus est, partisan de l’uniformisation linguistique, Manzoni utilise le toscan ce qui donna une grande impulsion à la formation de la langue italienne moderne. L’écriture est, pour Manzoni, un moyen d’ériger le peuple italien en victime quasi sacrificielle de l’histoire et de s’opposer à la tyrannie de l’occupant sans mener une action politique ou militaire directe. En revanche, ce n’est pas le cas d’Ippolito Nievo (1831-1861) qui s’est engagé militairement aux côtés de Garibaldi. Il est l’auteur des Confessioni di un italiano (Confessions d’un Italien) un ouvrage qui compte parmi les plus grandes œuvres romanesques de la littérature italienne. Un noble vénitien rédige à la fin de sa vie ses mémoires et retrace ainsi, parallèlement à sa propre existence, l’histoire de l’Italie de la fin du XVIIIème siècle jusqu’aux années 1850. Il relate ainsi l’agonie de Venise (qui est livrée par la France à l’Autriche suite au traité de Campoformio en 1797), l’invasion napoléonienne, les éphémères Républiques sœurs et les combats du Risorgimento. Comme Manzoni, Nievo utilise la littérature comme une arme, mais dans son cas, sa ferveur patriotique le conduit à l’action directe, notamment au cours de l’expédition des Mille (1860) à laquelle il participa. Cette ferveur patriotique des écrivains romantiques n’interdit pas le maintien de leur attachement régionaliste, mais il le dépasse. C’est le cas d’Ugo Foscolo (1778-1827), qui fut très lié à sa patrie vénitienne tout en étant acquis aux idées nouvelles de liberté et d’unité. Il exprime sa désillusion dans son roman Le ultime lettere di Jacopo Ortis (Les dernières lettres de Jacopo Ortis), qui mêle, comme chez Manzoni et Nievo, histoire d’amour et engagement patriotique : un jeune patriote vénitien se donne la mort après avoir perdu la femme qu’il aime et sa patrie livrée aux Autrichiens au lendemain du traité de Campoformio. Mais l’œuvre qui symbolise le plus chez Foscolo cette obsession de l’unité est son chef d’œuvre poétique Dei Sepolcri (Les Sépultures), un poème dans lequel il sacralise les tombeaux des grands hommes qui deviennent des lieux de mémoire de l’histoire italienne. Ce n’est pas un hasard si Foscolo utilise la poésie qui était considérée par de nombreux écrivains comme un instrument d’identification nationale. On peut voir aussi autour de Foscolo une symbolique très forte, puisque sa dépouille repose dans l’église Santa Croce à Florence, première capitale de l’Italie, aux côtés de celles des grands hommes dont il a évoqué la mémoire dans son poème (Machiavel et Michel Ange notamment).
  • A cette époque, la littérature devient chez certains intellectuels très militante. Par exemple Silvio Pellico (1789-1854), intellectuel piémontais, publia de retour de la prison autrichienne où il fut incarcéré, l’histoire de sa détention dans Le mie prigioni (Mes prisons) et y relata plus largement les souffrances des patriotes italiens victimes des Habsbourg. Massimo d’Azeglio (1798-1866) le prédécesseur de Cavour, écrivit I miei ricordi (Mes souvenirs) au soir de sa vie, une œuvre autobiographique qui est l’un des plus vibrant témoignage du Risorgimento.
  • Dans le domaine de la poésie, la référence de cette époque est Leopardi considéré comme l’un des plus grands poètes qu’ait connu l’Italie. Fortement opposé à l’occupation autrichienne, Leopardi ne partagea cependant pas l’optimisme et la fougue des autres écrivains romantiques. Bien que son œuvre reste patriotique (il est l’auteur d’un long poème sur Dante), elle est très mélancolique voire même pessimiste et développe un romantisme beaucoup plus lyrique, plus attentif à l’expression et à l’épanchement des sentiments qui le rapproche de Musset en France.
  • Ainsi, les écrivains romantiques italiens, dont le tableau ici est loin d’être exhaustif, ont considéré la littérature comme un ferment révolutionnaire et nationaliste donnant une identité à la nation en germe. L’imposante Histoire de la littérature italienne de Francesco De Sanctis publiée vers 1870, développe magistralement l’idée que les écrivains sont, bien avant les romantiques, les chantres de la patrie italienne.
  • Dernière modification Mardi, 17 Août 2010 09:31
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