Dimanche, 30 Janvier 2011 12:19

L'Irak, les Etats-Unis et la Communauté internationale (1990-2003)

Rédigé par  JL
Notez cet article
(8 votes)

L'histoire des relations tumultueuses qu'entretient l'Irak avec les Etats-Unis et la Communauté internationale de 1990 à 2003 plonge ses racines dans le conflit Iran-Irak de 1980 à 1988. A la suite de ce conflit pour lequel l'Irak a reçu le soutien du monde occidental et de l'URSS, les deux belligérants sont complètement ruinés. Au très lourd bilan humain du conflit (500 000 à 1 200 000 victimes) s'ajoutent en effet d'importantes dettes notamment pour l'Irak (70 milliard de dollars de dette extérieure en 1990). Or, 15 milliards de cette dette totale sont dus au Koweit voisin dont l'Irak conteste l'indépendance depuis que cette dernière a été reconnue par les Britanniques en 1961. A cela, s'ajoutent d'importants contentieux pétroliers. Le pétrole est une ressource essentielle pour l'Irak et son exportation est à l'origine de 60 % de son PIB. Cela explique le mécontentement du président irakien Saddam Hussein à l'égard de l'émir du Koweit Jaber al-Sabah qu'il accuse de pomper une trop grande quantité du gisement transfrontalier de Roumaylah et de ne pas respecter les quotas de l'OPEP concernant la production pétrolière. Pour Saddam Husseim, l'émir du Koweit maintient ainsi le pétrole à un prix trop bas pour que l'Irak puisse rembourser sa dette. C'est la raison principale invoquée par le gouvernement irakien pour justifier l'invasion et l'annexion du territoire koweitien le 2 août 1990. L'importance du pétrole dans les tensions entre les deux pays est assez bien illustrée par l'extrait du journal télévisé d'Antenne 2 du 27 juillet 1990 en lien ci-dessous.

L'invasion du Koweit et son annexion sont à l'origine d'importantes tensions entre l'Irak et la Communauté internationale que domine alors la superpuissance américaine. Ces tensions mènent à l'intervention d'une coalition multinationale sur le sol irakien. C'est ce que les médias occidentaux ont appelé la "Guerre du Golfe". Dès le 2 août, le Conseil de Sécurité de l'ONU condamne l'invasion du Koweit par la résolution 660. Puis, par la résolution 678 du 29 novembre 1990, le Conseil de sécurité de l'ONU adresse un ultimatum à l'Irak pour qu'elle évacue le territoire koweitien avant le 15 janvier de l'année suivante. Suite à l'absence de réaction positive de l'Irak à cette résolution, l'offensive "Tempête du désert" est lancée le 16 janvier 1991 (voir carte tirée du Monde diplomatique). Elle est précédée d'une offensive aérienne qui doit permettre l'intervention à partir du 23 février d'une coalition d'un million d'hommes dirigée par les Etats-Unis de George Bush senior et à laquelle participent la France et certains pays arabes (Syrie, Arabie saoudite qui joue le rôle de base arrière pour les forces de la coalition). La guerre prend fin le 3 mars 1991 avec l'accord de cessez-le-feu de Safwan. L'Irak accepte alors de mettre en oeuvre l'ensemble des résolutions de l'ONU prises depuis l'invasion du Koweit et le régime de Saddam Hussein reste ainsi en place à la tête de l'Irak malgré la victoire alliée. Le bilan de la guerre est très lourd pour l'Irak sur le plan matériel et sur le plan humain. On estime le bilan humain à 100 000 morts militaires et 100 000 morts civils. Les morts civiles sont dues à l'impossibilité de mener une "guerre propre" avec des moyens industriels malgré l'insistance des médias occidentaux sur l'utilisation des fameux precision-guided missiles. Mais les insurrections shiites et kurdes du printemps 1991 ont aussi joué un rôle important dans ce bilan catastrophique. Autre conséquence importante de cette guerre: les relations entre l'Irak et certains de ses voisins sont durablement déstabilisées suite aux tirs de missiles Scud en direction d'Israël et de l'Arabie saoudite.

Les motivations de la Communauté internationale dans ce conflit ne doivent pas masquer les motivations égoïstes de certains Etats qui ont pris part à cette guerre contre l'Irak. Cependant, l'imbrication étroite de motivations multiples rend leur description difficile notamment en ce qui concerne la superpuissance américaine. Il est certain que les occidentaux et plus particulièrement les américains redoutaient au moment de l'invasion du Koweit par l'Irak un choc pétrolier qui aurait abouti à une augmentation du prix du pétrole dont ils connaissaient les conséquences possibles depuis 1973. Comme le note l'éditorial de l'hebdomadaire de référence des milieux pétroliers, Petroleum Argus, le 4 février 1991: "The war in the Gulf is about oil" (La guerre du Golfe concerne le pétrole). D'autre part, le rôle de la diplomatie américaine dans le déclenchement du conflit a été à plusieurs reprise critiqué et parfois même présenté comme une sorte de piège car l'ambassadrice américaine aurait laissé entendre à Saddam Hussein  en juillet 1990 que son pays n'interviendrait pas en cas cas d'invasion du Koweit. Enfin, de nombreuses voix s'étaient levées contre une utilisation trop partisane des médias  occidentaux et plus particulièrement américains à la suite des fausses nouvelles sur les sévices infligés par les soldats irakiens aux nouveaux-nés dans les hôpitaux koweitiens. La découverte de motifs moins louables que la simple défense de la souveraineté du Koweit au nom des principes de l'ONU a provoqué une véritable critique de l'intervention alliée. Le 29 janvier 1991, le ministre français Jean-Pierre Chevènement prend la décision de démissionner par opposition à l'implication de la France dans la guerre du Golfe. Cependant, cette première intervention américaine en Irak parvient à obtenir le soutien de nombreux pays et l'accord de la Communauté internationale. C'est une source importante de légitimité.

Après la guerre du Golfe, les relations entre l'Irak et la Communauté internationale ne s'améliorent que très relativement. L'Irak est perçue comme un Etat dangereux capable de lancer des missiles sur ses proches voisins et plus particulièrement sur Israël. Pour cette raison, le Conseil de sécurité des Nations unies crée le 3 avril 1991, par la résolution 687, l'Unscom qui est une commission chargée de superviser le démantèlement des armes de destruction massive présentes sur le territoire irakien en coopération avec l'AIEA (Agence internationale à l'Energie atomique). Le rapport de cette commission en 1998 ne donne pas entièrement satisfaction aux Etats-Unis de Bill Clinton et à la Grande-Bretagne de Tony Blair qui décident de mettre en oeuvre l'opération "Renard du désert". En quatre jours de raid plus de missiles sont lancés en direction de l'Irak que pendant les 5 semaines de la guerre du Golfe (415 contre 291). Au sein même du camp occidental, certaines voix discordantes se font entendre qui critiquent le recours à une solution violente qui ne résout rien et aggrave encore le sort de la population irakienne. C'est notamment le cas en France comme le sous-entend cet article de Libération du 18 décembre 1998. C'est le début d'un divorce entre les intérêts privés américains et la légitimité internationale. Il faut souligner que le peuple irakien souffre alors d'un embargo international à peine adouci par le programme humanitaire des nations unies "Pétrole contre nourriture" issu de la Résolution 1051 de mars 1996 et dont on sait aujourd'hui qu'il a été à l'origine d'une importante corruption en Irak et à l'ONU. Mais la question de la situation des civils irakiens ne se réduit pas à la souffrance d'un peuple uniforme manquant des ressources nécessaires à sa survie. Les minorités kurdes et shiites sont l'objet de persécutions condamnées par l'ONU qui tente d'intervenir au nom du droit d'ingérence cher aux ONG depuis les années 1980. C'est ce que montre la résolution 688 du 5 avril 1991.

A partir de l'attentat du 11 septembre 2001, les relations entre l'Irak et les Etats-Unis de George W. Bush se durcissent considérablement. C'est la conséquence de ce que les historiens appellent la doctrine Bush pour laquelle le Moyen-Orient est le creuset du fondamentalisme, du terrorisme et de la dictature et doit être remodeler par la force. Cette doctrine issue du courant idéologique néo-conservateur s'exprime dans le discours du président G. W Bush devant le Congrès américain: « Tant que cette région sera en proie à la tyrannie, au désespoir et à la colère, elle engendrera des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Américains et de leurs alliés. Nous soutenons les progrès démocratiques pour une raison purement pratique : les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive ». Cette doctrine fut critiquée par les Etats qui considéraient que la liberté ne pouvait s'exporter dans cette région par la force des armes C'est notamment le cas de la France qui s'opposa à l'intervention américaine en Irak en 2003 par l'intermédiaire de son ministre des  affaires étrangères Dominique de Villepin (voir deuxième vidéo ci-dessous). Cette intervention américaine prenait pour prétexte la présence d'hypothétiques armes de destruction massive en Irak non sans tenter une manipulation médiatique dans ce domaine. Le gouvernement américain n'obtint pas le consentement du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour cette opération. En retour, les néo-conservateurs américains critiquèrent le côté prétendument intéressé de la démarche française.

En conclusion, l'histoire de l'Irak dans les relations internationales pendant les années 1990 illustre parfaitement les grands enjeux de la période. Elle montre le rôle du pétrole comme enjeux économique et stratégique à l'échelle régionale ou à l'échelle mondiale, pour les pays du Sud comme pour les pays du Nord et plus particulièrement les Etats-Unis. Elle exprime le poids croissant mais relatif pris par l'ONU comme source de légitimité dans les relations internationales. Le principe de souveraineté des Etats membres reste central pour l'ONU malgré la monté en puissance du principe d'ingérence. Enfin, elle invite à s'interroger sur l'imbrication complexe et parfois contradictoire entre droit international et intérêt égoïste des nations qui existe souvent dans les relations internationales pour les années 1990.

Le rôle de la superpuissance américaine en Irak est en ce sens révélateur des interrogations qui accompagnent le nouvel ordre mondial depuis la chute de l'Union soviétique: superpuissance égoïste ou gendarme du monde libre?

 

 

 

 

 

 

 

Dernière modification Lundi, 31 Janvier 2011 16:47

JL

Vidéo associée

retrouver ce média sur www.ina.fr
Login to post comments